mercredi 25 juillet 2007

La suite...avec du retard

- ‘ Aliana, peux-tu m’expliquer les raisons qui te poussent à agir de la sorte envers ceux qui t’enseignent ?’
- ‘ Ils m’ennuient, mère, je sais que je dois apprendre d’eux, mais ils sont si étroits, il n’y a aucune poésie en eux, j’ai du mal à me concentrer s’il n’y a pas d’intérêt.’
- ‘ Aliana, tout n’est pas que rêve et poésie, les maîtres ont leurs méthodes qui, jusqu’à maintenant, ont fait leurs preuves. Toute princesse que tu sois, tu dois t’y conformer. Cherche un intérêt autre, ouvre ton esprit ; au lieu de t’arrêter sur la manière, va plus en profondeur, attarde-toi sur le fond des choses, tu y trouveras plus que tu ne crois.Atir va, comme je l’ai décidé, t’enseigner les périodes dès aujourd’hui.Dorénavant, je ne veux plus aucun manquement aux règles quelles qu’en soient les raisons’

Un mince sourire atténue ses propos et d’un geste elle m’invite à sortir.
Je suis encore troublée par cet entretien, je sens bien que quelque chose se prépare et j’ai de la difficulté à comprendre en quoi les leçons d’Atir seront différentes de celles des maîtres. Après tout les périodes sont les périodes, toujours identiques et régulières ! Mais les mots de ma mère restent un mystère, à part le temps qui passe je ne vois rien d’autre ! Pourtant je perçois de l’agitation, ou plutôt de l’anxiété et l’on ne me dit rien, or j’ai la nette impression que cela me concerne. Je me demande si je ne crains pas plus l’ignorance des choses que les choses elles-mêmes.
Atir m’attend dans ma chambre, elle a revêtu son costume de ‘vadrouille’, comme elle l’appelle, ce qui ne m’enchante guère.
- ‘ Bien, selon les ordres de la reine, je dois t’apprendre les périodes. Cela ne peut se faire qu’à l’extérieur, j’ai donc sorti tes affaires à emporter, arrange-toi pour qu’elles rentrent dans ce sac. J’attends dehors, appelle-moi dès que c’est fait’.

Son air sérieux a coupé l’envie de rire que j’ai eue à la vue du sac, croit-elle donc que je suis magicienne ? Je suis soulagée de ne pas lui avoir posé la question mais très sceptique quant à ma capacité à faire ce qu’elle me demande.
Je ne sais par où commencer, j’hésite longuement puis je réalise que, puisque nous allons à l’extérieur, je dois d’abord m’habiller en conséquence. J’enlève la blouse de nolom qui nous sert aux tâches quotidiennes, elle est solide mais un peu rêche. Je garde ma tenue de corps, en fibre de silom finement tissée. Chacun d’entre nous a la sienne, faite sur lui, ajustée chaque fois que nécessaire. C’est une seconde peau souple et douce que j’oublie régulièrement de recouvrir, provoquant bien des réactions et des sermons quand je déambule ainsi dans les couloirs du palais, surtout lorsque les lueurs des parois se reflètent sur moi, selon l’heure. Cela fait comme si j’étais dans le ciel avec les étoiles se promenant sur moi. En tout cas c’est ce que je croyais quand j’étais petite, je sais bien que ce n’est pas vrai, mais j’aime toujours autant cette sensation.
Toutefois, ce que je peux faire dans notre cité sous la glace ne peut s’envisager dehors. En observant mieux les affaires, je comprends que nous allons hors de l’enceinte même de la cité. C’est une grande première pour moi et je suis tout à la fois terrifiée (on raconte tellement de choses) et surexcitée car je pars à l’aventure.
Il s’agit maintenant de se mettre en situation, de quoi ai-je besoin ? en premier lieu sur moi : mon silom, je l’effleure du bout des doigts, il me recouvre des pieds à la tête, mains comprises si besoin. C’est pour cette raison qu’il est plus long que le bras et se termine par une sorte de boule au-dessus du poignet. J’ai pris l’habitude d’améliorer l’aspect général en tirant légèrement vers le haut les petites poches qui servent pour nos six doigts, c’est du plus bel effet. J’ai, en outre, tressé deux bracelets en fleurs des glaces dont la particularité réside dans le changement de couleurs et de nuances selon l’heure et l’endroit où l’on se trouve dans la cité.
Mais ensuite ? J’inspecte ce qui se trouve sur ma couche. Une sorte de pantalon très épais attire mon regard, je connais, les pêcheurs les mettent, je le sais parce que tous les enfants des glaciers bleus connaissent l’histoire de ce pêcheur qui avait voulu un de ces pantalons mais agrémenté de fleurs des glaces. Tout le monde connaît la suite, malgré le manteau blanc qu’il avait enfilé par-dessus, les couleurs apparaissaient et il arriva ce qui devait arriver, un gros poisson, bien plus gros que tous les poissons de l’océan réunis, sortit majestueusement de l’eau, et, dans un fracas assourdissant, il happa le malheureux, l’entraîna dans les profondeurs et nul ne le revit jamais.
Maintenant, je sais. Je mets le pantalon blanc, les chaussures blanches montantes que je ferme sur le bas du pantalon, je coiffe le bonnet, le nouant sous la gorge en recouvrant parfaitement mes oreilles, et enfin le manteau blanc que je ferme jusqu’au menton.
Je me regarde dans le miroir fait de la glace la plus pure, éclairé de l’intérieur par une plante géante dont les tiges parcourent le palais. Ce que je vois me surprend, cependant je pense m’être habillée correctement.

Je regarde le reste : d’abord un genre de tapis, un peu plus épais que ceux dont nous nous servons, d’une blancheur éclatante alors que les nôtres sont chatoyants. Intriguée, je le touche, le retourne, un coté est plus doux, les poils soyeux, l’autre plus uniforme, lisse. J’aperçois des fermetures, je rabats les bords, le coté soyeux vers l’intérieur, et ils s‘emboîtent parfaitement. Perplexe, je continue l’inventaire, il s’agit de cinq autres tapis, plus petits, eux aussi munis de fermetures mais seulement sur deux cotés. J’ai beau chercher, je ne comprends pas leur utilité.
J’hésite encore, dois-je réellement finir mon sac en ignorant comment le faire bien ? Depuis combien de temps suis-je là ? Qu’est-ce qu’Atir attend de moi précisément ?
Je suis partagée, furieuse d’échouer et en même temps je me dis que demander l’aide de ceux qui savent n’a rien de déshonorant.
Alors, dépitée, je décide d’appeler Atir. J’ouvre la porte, m’efface pour la laisser entrer et lui explique :
‘ Voilà ce que j’ai pu faire comme il faut – du moins je le crois – j’ignore à quoi servent ces peaux, j’ai donc préféré t’appeler plutôt que de mal faire.’Elle me dévisage, vérifie ma tenue et finit par répondre :
‘ Tu t’es habillée correctement, mieux que je ne l’aurais cru. Maintenant tu places les cinq petites peaux à plat sur la grande, tu roules le tout, tu l’entoures et attaches les lanières ensembles. Ce sont des protections supplémentaires pour le froid. La grande peau sert pour dormir. Tu as eu raison de m’appeler, on ne peut pas toujours apprendre seul ce que l’on ignore.’

Suivant ses instructions, je termine ainsi mes préparatifs, endossant le ‘sac’ comme elle. Me scrutant d’un œil satisfait, elle m’ordonne de me rhabiller normalement et de cacher le reste. Je m’exécute et nous sortons de ma chambre, je la suis sans savoir où nous allons.

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